Actua­li­tés

Des Accords de Gre­nelle au « Ségur de la san­té », puis au « Beau­vau de la sécurité »

par | 3 février 2021 | His­toire, Tri­bunes

Le tra­vail, c’est la san­té. Pour conser­ver la san­té, il faut la sécu­ri­té (sociale). De fil en aiguille, nous sommes pas­sés de Gre­nelle à Ségur puis à Beau­vau. Trois noms de lieux sont deve­nus syno­nymes de « concer­ta­tion ». Com­ment cette dérive du lan­gage s’est-elle déve­lop­pée et poursuivie ?

Le 1er février 2021, le Pre­mier ministre a ouvert le « Beau­vau de la sécu­ri­té » avec le but sui­vant : « Assu­rer la pro­tec­tion des Fran­çais dans une logique de trans­for­ma­tion de notre pays et de notre État pour qu’il soit plus fort, plus rési­lient et plus soli­daire ». Cette grande concer­ta­tion est orga­ni­sée au minis­tère de l’In­té­rieur pour amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail des forces de l’ordre et les rela­tions entre elles et les Fran­çais. Le pré­sident de la Répu­blique lui avait assi­gné ces objec­tifs : « Conso­li­der le lien de confiance entre les Fran­çais et les forces de l’ordre, mais aus­si don­ner aux poli­ciers et aux gen­darmes des moyens à la hau­teur de leur enga­ge­ment et des attentes de nos conci­toyens ». Pour­quoi le nom « Beau­vau de la sécu­ri­té » a‑t-il été don­né aux huit tables rondes thé­ma­tiques qui la composent ?

Les Gre­nelle, évo­quant un vil­lage de la péri­phé­rie de l’an­cien petit Paris

Ce nom nous rap­pelle d’autres déno­mi­na­tions méto­ny­miques(1) : les « Gre­nelle » et le « Ségur de la san­té », qui a eu lieu de mai à juillet 2020. Lors de son lan­ce­ment, un jour­na­liste de télé­vi­sion avait posé la ques­tion “Qu’est-ce un Ségur ?” ; il avait, lui-même, aus­si­tôt répon­du : “C’est comme un Gre­nelle”. Très clair ! Qu’est donc un Gre­nelle ? Replon­geons-nous à une époque que les plus jeunes n’ont pas connue. Les Accords de Gre­nelle qui, en fait, n’ont pas été signés, résul­taient d’une négo­cia­tion col­lec­tive, menée en mai 1968 par le gou­ver­ne­ment, à son ini­tia­tive, avec les repré­sen­tants des syn­di­cats de sala­riés et des orga­ni­sa­tions patro­nales. Bien que la négo­cia­tion de ces accords n’ait pas mis fin aux évé­ne­ments de mai 1968, elle est res­tée l’exemple d’une volon­té de mettre les acteurs d’un domaine autour d’une table pour trou­ver des solu­tions accep­tables par tous.

Les réunions se dérou­laient au minis­tère du Tra­vail, situé dans la Rue de Gre­nelle. Ce nom d’une voie de cir­cu­la­tion était deve­nu un nom com­mun, signi­fiant une concertation.

L’Hô­tel de Cler­mont, où se trouve le minis­tère du Tra­vail, Rue de Grenelle

Cette rue qui tra­verse le 6e et le 7e arron­dis­se­ments de la capi­tale condui­sait les Pari­siens à une autre com­mune du Dépar­te­ment de la Seine, créée en 1830, com­mu­né­ment appe­lée Beau-Gre­nelle. En 1860, celle-ci fut annexée par Paris, ain­si que Bel­le­ville, Vau­gi­rard et La Villette.

Après une dizaine d’autres réunions de négo­cia­tion, bap­ti­sées « Gre­nelle » de la même manière, Nico­las Sar­ko­zy avait orga­ni­sé, l’an­née de son élec­tion, le « Gre­nelle de l’environnement ».

Le Ségur, sou­ve­nir, non pas d’une com­tesse, mais d’un maré­chal de France

A l’au­tomne 2019, le gou­ver­ne­ment d’É­douard Philippe avait sou­hai­té un « Gre­nelle des vio­lences conju­gales ». Pour­quoi pas un « Gre­nelle de la san­té » pour trai­ter des pro­blèmes des hôpi­taux publics, bien connus mais mis en évi­dence par la crise sanitaire ?

Oli­vier Véran, le ministre des Soli­da­ri­tés et de la San­té, avait don­né son expli­ca­tion, dans un entre­tien avec Le Jour­nal du dimanche, le 17 mai 2020 : « On appelle ça “Ségur” parce que la rue de Gre­nelle, c’est le minis­tère du Tra­vail et l’a­ve­nue de Ségur, c’est mon minis­tère, donc on va faire un Ségur de la san­té. ».

Le minis­tère de la San­té, dans l’A­ve­nue de Ségur

L’ex­pres­sion « Grand débat » n’é­tait pas une déno­mi­na­tion pos­sible car elle avait été uti­li­sée, l’an­née pré­cé­dente, avec une ampleur inhabituelle.

Dans le « Jour­nal de presque 17 h 17 » sur France Inter, lors de l’an­nonce du « Beau­vau de la sécu­ri­té », les humo­ristes belges Char­line Van­hoe­na­cker et Alex Vizo­rek ont lan­cé une expres­sion pour qua­li­fier cette pra­tique lin­guis­tique : le « Mati­gnon de la com­mu­ni­ca­tion » ! Ne crai­gnez pas qu’à cette occa­sion nous vous pré­sen­tions Jacques III de Goyon, sire de Mati­gnon et de la Roche-Goyon, qui n’é­tait pas le pre­mier pro­prié­taire de cet hôtel de la rue de Varenne mais le deuxième !

Le nom d’un vil­lage voi­sin de l’an­cien Paris a lais­sé la place à celui d’une per­son­na­li­té d’au­tre­fois : non pas Sophie Ros­top­chine, la com­tesse de Ségur, célèbre auteure de romans, mais son oncle par alliance, le maré­chal de France Philippe de Ségur (1780−1873), géné­ral et his­to­rien fran­çais de la Révo­lu­tion et de l’Em­pire, pair de France et académicien.

Pour­quoi faut-il don­ner un nom his­to­rique à des réunions de concer­ta­tion, à des tables rondes ? « C’est pour évi­ter de don­ner le sen­ti­ment de déjà-vu que le gou­ver­ne­ment a pré­fé­ré le terme « Ségur » », a expli­qué à fran­cein­fo Philippe Moreau Che­vro­let, pro­fes­seur de com­mu­ni­ca­tion poli­tique à Sciences po : « C’est deve­nu un truc de com­mu­ni­ca­tion poli­tique. Quand on ne sait pas quoi faire pour don­ner de l’im­por­tance à un évé­ne­ment, on l’ap­pelle le Gre­nelle de quelque chose. Comme ça a été beau­coup fait, il faut inven­ter autre chose. C’est aus­si pro­ba­ble­ment, comme tou­jours en com­mu­ni­ca­tion poli­tique, refaire la même chose mais dif­fé­rem­ment. ».

Le Beau­vau, sou­ve­nir d’un autre maré­chal de France

Cette théo­rie s’est véri­fiée avec le choix du nom de la concer­ta­tion, en cours, sur la place des forces de l’ordre en France, afin de mettre d’é­querre leurs rela­tions avec la popu­la­tion. Il ne vient pas de la dési­gna­tion « beau­vau » d’un outil uti­li­sé par les tailleurs de pierre pour mesu­rer les angles et obte­nir des angles de tailles variables ; les concer­ta­tions ont, plu­tôt, pour but d’ar­ron­dir les angles !

Les réunions se déroulent au minis­tère de l’In­té­rieur, situé dans l’Hô­tel de Beau­vau, qui a don­né son nom à la place voi­sine, proche du Palais de l’Elysée.

L’Hô­tel de Beau­vau, où le minis­tère de l’In­té­rieur est installé

Cette rési­dence avait été construite par Charles Juste de Beau­vau-Craon, ministre de la Guerre sous Louis XVI et maré­chal de France. Celui-ci avait été nom­mé à l’A­ca­dé­mie fran­çaise en février 1771 alors qu’il n’a­vait jamais rien écrit mais il par­ti­ci­pa acti­ve­ment aux tra­vaux aca­dé­miques. Il fut éga­le­ment membre asso­cié de l’A­ca­dé­mie des sciences et membre hono­raire de l’A­ca­dé­mie des ins­crip­tions et belles-lettres. Qu’au­rait-il pen­sé de l’u­ti­li­sa­tion de son nom pour dési­gner des « Etats-Géné­raux de la sécurité » ?

« Beau­vau de la sécu­ri­té » a suc­cé­dé à l’ex­pres­sion « Beau­vau de la police », qui avait été évo­quée, en octobre 2016, pour des concer­ta­tions qui n’eurent pas lieu. C’est une femme de lettres qui l’au­rait ima­gi­née en juin 2020, en pro­po­sant l’i­dée d’une telle concer­ta­tion, dans une émis­sion « C à vous » de France 5 : Tania de Mon­taigne, une roman­cière aux talents mul­tiples. Elle est jour­na­liste, essayiste, musi­cienne, chan­teuse et comé­dienne. Son père, amé­ri­cain et congo­lais, musi­cien, ne por­tait pas le nom du célèbre phi­lo­sophe et mora­liste de la Renaissance.

Michel de Mon­taigne, un huma­niste par­mi des fanatiques

Cet écri­vain éru­dit, admet­tant les guerres défen­sives, a condam­né les guerres civiles et les guerres de conquête. Il a blâ­mé les cruau­tés de la guerre reli­gieuse, qui est aujourd’­hui l’un des prin­ci­paux obs­tacles à la sécu­ri­té publique, avec les guerres « tri­bales » (entre bandes des cités et entre pseu­do-sup­por­ters d’é­quipes de foot­ball dont cer­tains s’in­surgent contre l’i­nef­fi­ca­ci­té de leur « armée »).

Il a été l’un de nos pre­miers auteurs à aban­don­ner le latin pour la langue fran­çaise mais il crai­gnait alors que sa forme de l’é­poque ne soit plus en usage cin­quante ans plus tard. Nous devons nous rap­pe­ler la sagesse de Mon­taigne, dont les écrits trouvent un écho aujourd’­hui(3) : il avait appris à ses contem­po­rains à suivre la nature, à savoir res­ter libres, à ne pas se prendre au sérieux, à se méfier de tous les extré­mismes, à être tolé­rants et, sur­tout, à aimer la vie telle qu’elle est et à la goû­ter pleinement.

Michel de Mon­taigne se serait-il essayé à asso­cier au mot « sécu­ri­té » un nom de lieu, même s’il désigne le siège de l’é­tat-major de la maré­chaus­sée de notre époque ?

Où le minis­tère de l’In­té­rieur était-il situé avant de s’ins­tal­ler, en 1861, dans l’Hô­tel de Beau­vau ? Dans l’Hô­tel de Conti, sur le quai por­tant le même nom, à l’emplacement où a été, ensuite, construit l’Hô­tel de la monnaie.

Un Conti de la langue française ?

Etait-il néces­saire de fabri­quer un nou­veau mot par un pro­cé­dé anto­no­mas­tique(4) ? Ne vous inquié­tez pas ! Nous avons décou­vert cette expres­sion en cher­chant com­ment la langue fran­çaise peut employer un nom propre comme un nom com­mun, qui n’a, tou­te­fois, pas aban­don­né sa pre­mière lettre capi­tale et n’a pas pris un “s” au plu­riel. Nous avons, ain­si, trou­vé la réfé­rence d’un livre de 280 pages consa­cré, entiè­re­ment à ce phé­no­mène des Gre­nelle : Gre­nelle. His­toire poli­tique d’un mot de Denis Bar­bet. N’ayant pas eu le temps de le lire, nous nous sommes limi­tés à une pré­sen­ta­tion de l’ou­vrage. Cette phrase vous fera com­prendre la dérive méto­ny­mique qui a trans­for­mé un nom de lieu en nom d’é­vé­ne­ment : « La seconde moi­tié du livre […] est davan­tage consa­crée à une explo­ra­tion socio­lin­guis­tique de ce topo­nyme deve­nu, par anto­no­mase avec fonc­tion­ne­ment synec­do­tique, l’hy­per­onyme de négo­cia­tion au som­met. »

Le Conti que nous sug­gé­rons pour un meilleur usage de notre langue fait réfé­rence au Quai de Conti, où siège l’A­ca­dé­mie fran­çaise comme les quatre autres aca­dé­mies, depuis 1805, dans l’an­cien Col­lège des Quatre-Nations. Une cou­pole ne serait-elle pas un beau sym­bole, nos voi­sins belges fran­co­phones uti­li­sant déjà l’ex­pres­sion « cou­pole
de concer­ta­tion » à la place de « table ronde » ?

Notes

1. Méto­ny­mie : figure de style où un mot est uti­li­sé pour signi­fier une idée dis­tincte mais qui lui est asso­ciée.
2. Mon­taigne dans Wiki­pe­dia : https://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​M​i​c​h​e​l​_​d​e​_​M​o​n​t​a​i​gne.
3. L’in­ter­ven­tion de Tania de Mon­taigne dans l’é­mis­sion « C à vous » :
https://​twit​ter​.com/​D​e​l​e​g​u​e​L​a​t​a​/​s​t​a​t​u​s​/​1​2​6​8​4​5​0​0​9​6​2​5​4​9​8​8​290.
4. Anto­no­mase : figure de style, dans laquelle un nom propre ou une péri­phrase énon­çant sa qua­li­té essen­tielle, est uti­li­sé comme nom commun.

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