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Rencontres

Louisa Legrain, une personne des Gens du voyage, séjournant à Orgeval

Par: 
P-A Blanchet

Nous nous croisons tous les jours et pourtant nous ne nous regardons pas. Cet état de fait peut durer une vie entière. Pourtant rien n'est plus ordinaire que de ne pas se voir. Il est temps de s'arrêter et d'échanger, que ce soit dans la Vallée de la Seine, à Paris ou en province.

Aujourd'hui, échangeons avec des Gens du voyage.

L'idée de cette rencontre avec des personnes appartenant aux gens du voyage m'a été suggérée afin de percevoir le vécu de cette partie intégrante de notre population, souvent visée par des pétitions de toutes sortes. La dernière en date "Orgeval ville sereine" souhaite "que la ville trouve des solutions pour nous les riverains ou commerçants qui subissont actuellement une montée en puissance de l'installation des camps de gens du voyage."

Les caravanes font partie du paysage depuis des années, même depuis un temps précédant nos générations. Toutefois, qui s'est déjà arrêté, qui a déjà fait un pas de côté pour rencontrer leurs propriétaires ? La majorité des habitants de notre territoire, dont je fais partie, ne le fait pas, en raisons de certitudes ou plutôt de stéréotypes.

Premières informations sur la situation inégalitaire des Gens du voyage

Afin de ne pas partir en terrain inconnu et, également, car une certaine appréhension de ma part se fait sentir, je sollicite M. François Godlewski, président de l'Association des Gens du voyage en Yvelines. Il n'est pas issu de cette communauté mais il est un ancien fonctionnaire d'Etat, qui a travaillé sur sa situation pendant la majeure partie de sa carrière.

Il arrive à notre rendez-vous en voiture de Guyancourt, sous une pluie battante. Avant d'aller rencontrer des Gens du voyage, il m'explique beaucoup de choses et me donne des supports afin de bien les comprendre. J'apprends, notamment, que jusqu'au 5 octobre 2012, même avec la nationalité française, ils étaient les seuls citoyens dont certains devaient tenir un carnet de circulation, visé par l'autorité administrative tous les trois mois. De plus, contrairement aux autres citoyens français, ils devaient attendre 3 ans pour voter dans leur commune de rattachement alors que pour tous les autres nouveaux habitants, cette durée n'est que de trois mois. Une autre inégalité subsiste encore : dans chaque commune, seuls 3 % des électeurs peuvent être des Gens du voyage. Au-delà, ils doivent trouver une autre commune de rattachement.

Rencontres dans des campements à Orgeval 

Après ce long échange très instructif, nous nous dirigeons vers Orgeval. Notre attention étant portée sur les Gens du voyage, nous remarquons beaucoup de caravanes.

Nous nous arrêtons une première fois ; le vent souffle fort et la pluie est toujours battante. Il y a environ cinq caravanes sur ce petit parking. Un homme fume à la fenêtre d'une de celles-ci. M. Godlewski se dirige vers lui. La personne dans la caravane parle avec un léger accent, mais moins prononcé que celui de Brad Pitt dans Snatch. Il nous explique venir de Bretagne, où est sa commune de rattachement, et être venu ici pour s'occuper d'une de ses tantes malades. Ne connaissantt pas bien le coin,  il veut nous présenter son père qui, nous dit-il, nous répondra mieux. Il sort de sa caravane avec un pull "PSG". Toutefois, son géniteur n'est pas présent. Il s'excuse franchement et dit ne pas être légitime pour parler de la situation locale car il vient d'arriver et, pour lui, tout se passe bien. Il trouve que les autorités ont été plutôt accueillantes et arrangeantes.

Il est ouvert et je lui parle des stéréotypes que je peux avoir ; il comprend et évoque la peur de l'inconnu. Il est resté sous la pluie pour nous répondre, sûrement par politesse car il est trempé !

Nous le laissons alors pour nous diriger vers un autre campement. Nous nous arrêtons pas loin de la Route des Quarante sous, dans un petit autre petit parking. La pluie tombe toujours drue. Il y a un peu moins d'une dizaine de caravanes présentes. Sur les lieux, je sens des regards posés sur nous mais personne ne sort. Est-ce en raison de la pluie ou d'une méfiance envers nous ? Sûrement un peu des deux. Nous avançons et M. Godlewski toque à la porte d'une caravane. Une femme d'environ 35 ans nous ouvre, bras croisés, sur la défensive. Derrière elle, une femme plus âgée et un adolescent nous regardent fixement. Il s'agit de sa mère et de son fils Lorenzo, apprendrons-nous plus tard. La femme la plus âgée nous sourit et paraît plus accueillante. Nous nous présentons et expliquons notre démarche. Nous sommes devant la caravane ; la pluie s'est calmée.

Divers sujets sont abordés. En voici quelqes uns, pêle-mêle. La mari, absent, est parti travailler dans le jardin d'un particulier pour gagner de l'argent. Afin d'apprendre à lire et à écrire, si les enfants ne sont pas scolarisés dans une école à proximité, ils vont dans un "camion-école", où les cours ne sont pas toujours assurés. L'achat d'une caravane nécessite de faire un emprunt, très désavantageux pour eux par rapport aux autres citoyens français. Etant donné qu'il n'y a pas assez de place sur les aires d'accueil des Gens du voyage,  ils s'adaptent et s'installent sur des parkings où ils se raccordent aux réseaux de distribution d'eau et d'électricité de façon précaire. Souvent, ils ressentent un évitement des gens qui leur reprochent, souvent, leur saleté ; n'ayant parfois pas accès à des sanitaires, ils doivent faire leurs besoins à l'extérieur !

Petit à petit, la mère de famille se détend. Elle décroise les bras et nous donne un éphéméride avec des paroles évangéliques. Elle explique qu'ils sont gitans et vont, régulièrement, à des rassemblements religieux. Derrière, le fils semble rassuré et nous fait écouter des informations relatives aux Gens du voyage : récemment, une jeune femme gitane s'est tuée en voiture juste avant de se marier.

Des sourires commencent à être échangés au cours des discussions. La femme s'appelle Louisa Legrain.

Au fur et à mesure, d'autres personnes sortent des caravanes voisines pour nous saluer. Elles sont toutes de la même famille : l'oncle, la sœur et ses enfants, des cousins dont l'un s'appelle Willy. Le fils de Louisa, Lorenzo, commence à chanter une musique avec des paroles évangéliques. Sa nièce vient nous montrer une photo qu'ils ont faite avec Kenji Girac au BowlCenter d'Orgeval où il va régulièrement.

Une certaine méfiance continue à se faire sentir mais la curiosité prend le pas sur celle-ci. Louisa Legrain, évoquant les pétitions des riverains qu'elle induit, explique naturellement que c'est "normal d'être malheureux". Nous sommes toujours sur le parking ; il n'y a plus de pluie même si le ciel reste chargé de gros nuages. Au moment de prendre la photo, elle sourit, presque intimidée, accepte, se coiffe et appelle trois jeunes filles de sa famille. Elle les coiffe également dans la caravane. Elles sont heureuses. La photo est prise.

Il est temps de partir. Les jeunes du camp ont mis une musique de rap. Le refrain scande "On se mélange pas". Cela contraste avec le moment de partage qui vient de se réaliser mais le met aussi en avant.

Un pas vers autrui peut s'avérer porteur de sens et de compréhension, d'un côté comme de l'autre. Cela change notre regard, au lieu de vouloir forcer l'inconnu à changer en quelque chose de connu.

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