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Humeur et humour

Le Louis tout neuf régnera-t-il dans notre territoire ?

Par: 
Janus

Le J2R, comme les autres journaux locaux, a annoncé et relaté, avec enthousiasme, le lancement d’une nouvelle monnaie locale complémentaire. Mettant beaucoup d’espoirs dans cette initiative mais respectant la diversité des opinions de nos rédacteurs, nous publions un autre point de vue. Après un rappel historique et une sérieuse analyse géopolitique, les propos de notre chroniqueur humoriste ont, toutefois, un peu dérapé. Est-ce l’effet de quelques « pintes félines » qu’il a éclusées pour liquider les Louis qu’il avait acquis ? Rendez-vous dans six mois pour faire le point après les adhésions attendues de nombreux acteurs économiques.

«  Les mots sont la menue monnaie de la pensée. Il y a des bavards qui nous paient en pièce de dix sous. D'autres, au contraire, ne donnent que des louis d'or. » Espérons que cet article classera son auteur dans la deuxième catégorie définie par Jules Renard dans son Journal, en 1889.

Une monnaie sonnante et trébuchante

Nos nouveaux Louis ne sont pas en or ; leur nom semble vouloir faire référence au saint roi qui est né dans la cité pisciacaise, près de laquelle a eu lieu le lancement de cette monnaie, le samedi 18 février dernier. Nous devons, toutefois, nous rappeler que la monnaie de Louis IX était, depuis 1263,  l’écu, une pièce en or, valant trois livres tournois (il est à noter que le Louis de 2017 vaut trois euros). C’est Louis XIII qui fut, en  1640, le premier roi de France à faire frapper le louis ; avec cette monnaie en or, il a institué un nouveau système monétaire, qui dura jusqu’à la Révolution.  Le demi-louis équivalait à l’ancien écu.

Le nom ECU aurait pu être choisi pour cette nouvelle monnaie, car il est disponible depuis que le nom « euro » lui a été préféré pour la monnaie européenne. Valéry Giscard d’Estaing lui avait, pourtant, donné une signification acceptable par les autres pays : European Currency Unit (unité monétaire européenne). Le nom ECU avait, toutefois, été explicitement indiqué dans le traité de Maastricht comme celui de la future monnaie unique européenne. Cette devise internationale n’aura été, pendant 20 ans à partir de 1979, que le moyen de donner une stabilité monétaire aux pays membres de la CEE,  en limitant les fluctuations des taux de change. Ce n’était pas une monnaie de singe mais un ECU évoquait, pour les Allemands, une vache (eine Kühe) ou une bière locale (Eku).

La disparition de l’argent liquide

Dans certains pays, notamment en Allemagne, il  est encore habituel de payer de fortes sommes en billets. En France, depuis le  1er septembre 2015, le paiement en liquide est interdit pour un montant supérieur à 1000 euros. Dans notre pays,  où la carte à mémoire a été inventée, les espèces sont de moins en moins utilisées. Les cartes bancaires sont maintenant acceptées dans de nombreux commerces pour payer de petits achats.  Le paiement sans contact rend leur utilisation encore plus simple et rapide. Par contre, les chèques, qui sont l’objet de nombreuses fraudes, sont de plus en plus refusés. Dans certains pays, tels la Norvège où les espèces n’étaient plus utilisées, en 2015, que dans 5 % des transactions,  la disparition totale de l’argent liquide est envisagée dans les prochaines années (1). Chez nous, le pourcentage était trois fois supérieur, mais les pièces jaunes sont, souvent, conservées en vue de l’opération caritative annuelle, portant leur nom. La disparition des espèces semble planifiée par les banques, afin de supprimer les frais d’installation de coûteux automates bancaires et de la traque de la fausse monnaie (2). De plus, elle permettrait de limiter les transactions illicites, le travail au noir et l’évasion fiscale. Alors pourquoi vouloir lancer une nouvelle monnaie, sous forme de pièces encombrant nos porte-monnaie ?

Après l’ouverture, un repli sur soi ?

La zone euro, créée en 1999 par onze pays, comprend aujourd’hui 19 des 28 États membres de l'Union européenne. L’adoption de l’euro a été combattue par les nationalistes de gauche et de droite et divers souverainistes. La sortie de la zone euro est en bonne place dans le programme de plusieurs candidats à la prochaine élection présidentielle. L’introduction d’un article récent à propos d’une enquête IPSOS, résume bien la situation : «  Le Brexit au Royaume-Uni, l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, la popularité de Marine Le Pen en France. Ces trois phénomènes reflètent des inquiétudes profondes des citoyens qu'une enquête menée par Ipsos dans 22 pays a décortiquées. Ses résultats, que Le Figaro dévoile en exclusivité, montrent que les Français, déjà réputés pour être parmi les plus pessimistes au monde, craignent davantage la mondialisation que d'autres peuples. » (3)

La multiplication des monnaies locales ne serait-elle pas l’un des signes de ce repli sur soi ?

Réminiscences de vacances lointaines d’antan

Ces Louis qui cohabitent dans mon porte-monnaie avec des euros et leurs centimes me remettent en mémoire une époque que n’ont pas connue beaucoup de nos lecteurs. Alors que je n’avais que deux dizaines d’années, j’ai fait plusieurs voyages en voiture en Europe, notamment jusqu’en Scandinavie et en Roumanie. Au retour, j'ai pu échanger contre des francs les billets accumulés dans les divers pays traversés. Ce n’était pas possible pour les pièces que j'ai alors collectionnées, dans l’attente de nouveaux voyages. Si je visite, aujourd’hui, la ville de Montreuil, où ne sont plus cultivées les pêches que rappelle sa monnaie locale, que ferais-je des pièces restant de celles que j’y aurais acquises, ne pouvant pas les convertir en Louis sans passer par des euros ?

Lorsque des vacances itinérantes en famille ne furent plus possibles, à l'adolescence de nos enfants, c'étaient des portions de colliers de boules qui me restaient de nos séjours au Club Med. Cette entreprise a, en effet, été une pionnière de la monnaie locale, mais internationale. Les monnaies nationales n’étaient pas acceptées dans ses villages ; les célèbres boules de plastique, assemblables en colliers, qui les remplaçaient, constituaient en fait une monnaie « pour boire », car elles étaient utilisées pour l’achat de consommations au bar.

Déjà, la mise en bière du Louis ?

Lors de son lancement à Carrières-sous-Poissy, le Louis était, réellement, de l’argent liquide qui, de plus, se faisait mousser. En effet, la seule utilisation possible de la monnaie pressée ce jour était l’achat d’excellentes bières CAT. Comme la nouvelle monnaie, cette production locale a vocation à élargir sa diffusion, comme la bière allemande Eku évoquée ci-avant.

Gérard Fourcher, spécialiste de la création monétaire, explique le contexte de  l’économie circulaire dans lequel s’inscrivent les monnaies locales : « Le cercle vertueux que permet aussi de construire la monnaie locale, c'est que cette monnaie locale ne peut fonctionner qu'en circuit fermé, à l'intérieur. Donc cherchons des fournisseurs, essayons de rapprocher les fabrications dont nous avons besoin, essayons de fermer les boucles, c'est un premier pas. »  (4) Que peut faire le brasseur carriérois des Louis récoltés, ses fournisseurs de matières premières (malt, orge...) ne se trouvant pas, à notre connaissance, dans notre territoire. Comme nous, s’il ne peut pas recycler ses Louis, il devra les donner. Un mendiant préfèrerait peut-être s’en servir pour acheter un litre de vin rouge plutôt qu’une canette de bière. Les serveurs des brasseries et des bars de Poissy et des villes voisines ne pourraient les utiliser, de la même manière, que pour boire à leur tour. Comme les ouvreuses du théâtre de Poissy, auxquelles vous pourriez donner un Louis, ils seraient heureux de recevoir une pièce valant trois euros, alors que leur pourboire n’est, le plus souvent, que d’un ou deux euros.

Cassez votre tirelire !

Un militant associatif spécialiste de la monnaie, Jean-Patrick Abelsohn, propose une civilisation sans argent : « Nous faisons l’hypothèse que la suppression partielle ou totale de la monnaie doit être réalisée pour les motifs mêmes qui ont prévalu à son invention : le besoin de facilitation, si ce n’est d’accroissement des échanges, puisque la monnaie est devenue un frein à l’accessibilité sinon à la circulation des biens et des services.  » (4)

Yannick Darguesse, l’initiateur du Louis, a un avis contraire ; il a défini ainsi son objectif  « On a 97 % de la monnaie euro qui sert à la spéculation. Donc il ne reste que 3 % pour l'économie réelle. Nous, on invite les gens à convertir leurs euros en monnaie qui sert à 100 % l'économie réelle. » Après avoir tenté de trouver des partenaires, dans les Yvelines et le Val d’Oise, pour créer une monnaie locale, il a décidé de prendre le taureau par les cornes en la lançant lui-même. Mettant la charrue avant les bœufs, n’a-t-il pas été trop pressé de remettre en service la presse ?

Le seul bureau de change de la nouvelle monnaie locale se trouve au siège triellois du Journal des deux rives, très impliqué dans cette opération. Si vous souhaitez y convertir vos Louis en euros, réservez 9 ou 13 pièces pour vous abonner ! La monnaie de vos pièces vous sera rendue.

 

Références

1. https://group.bnpparibas/actualite/monnaie-espece-disparition

2. http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/02/vers-la-disparition-de-l-argent-liquide_4875004_3232.html

3. http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2017/02/05/20002-20170205ARTFIG00160-les-francais-champions-du-monde-de-l-inquietude-et-du-repli-sur-soi.php

4. https://www.cairn.info/revue-des-sciences-de-gestion-2011-3-page-71.htm

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